42nighthawks

Tableau d'Edward Hopper"Nighthawks" -" les rôdeurs de nuit" (1942)

a inspiré le livre de Philippe Besson :"Arrière Saison".

mon interprétation du tableau est différente.

 

 

Les Oiseaux de nuit1

 

Un seul regard balaie la scène dans son entier. Le décor est un bar, avec à l’arrière-plan, de l’autre côté de la rue, des magasins dont les vitrines sont plongés dans l’obscurité. L’œil accède à l’intérieur  comme à l’extérieur de l’établissement car la structure est faite de panneaux de verre parfaitement transparents. Un couple est accoudé devant un comptoir. leur faisant face, le barman s’active, les bras plongés dans la dernière vaisselle de la journée. Il porte une veste blanche. Le plafond disparaît dans la hauteur, ni ampoules, ni tubes d’éclairage ne sont visibles bien que la salle soit violemment éclairée. Les cloisons vitrées sont enchâssées dans des cadres de bois couleur vert foncé.  Phillies est le nom du bar, écrit en grandes lettres peintes en rouges.  L’enseigne indique que l’établissement fait également débit de tabac. La clarté se répand sur l’asphalte en lueurs chatoyantes. Un halo de lumière a pénétré dans un coin du magasin d’en face, révélant un meuble d’exposition surmonté d’un bibelot, peut-être un chat de faïence. De même, le premier étage reçoit de la clarté, sans doute des appartements au-dessus du bar, mais les fenêtres sont comme des trous noirs, sans carreaux et sans rideaux.  La couleur acajou est répartie en plusieurs endroits : le meuble dans la boutique en face ainsi que la façade du premier étage, le comptoir qui tourne autour du barman,  le dessus des tabourets alignés tout le long. « Phillies » est un bar chic. Les architectes ont privilégié l’acajou qui fait moderne. Nous sommes au centre d’un nouveau Boston ; ici tout est neuf. Le carrefour est désert bien que nous soyons en été, sans doute à cause de l’heure tardive ; il est passé minuit. Le serveur nous est sympathique, on aimerait savoir son nom ; on peu l’appeler Freddy. Il est coiffé du calot des marins.  Avant d’être une ville, Boston est le port de la Nouvelle-Angleterre, assurant les liaisons maritimes avec Southampton, pour le commerce et les voyageurs. L’homme et la femme appuyés au comptoir nous laissent perplexes. Lui, en complet veston, cravate et chapeau mou,  fait penser aux hommes du « Milieu »,  toujours tirés à quatre épingles, de l’argent plein les poches, enrichis dans le trafic d’alcool,  généré par la  Prohibition qui sévit dans le pays depuis le début des années vingt. Et pourtant, non ! Il n’est pas cela. D’ailleurs Boston n’est pas Chicago ; ici par d’arrières-salles enfumées, où des joueurs de cartes vident des bouteilles de whisky à gogo. Les grands calorifères fixés au mur ne contiennent que de l’eau. La jeune femme rousse, elle,  serait la propriétaire du lieu. Elle veillerait, mine de rien, à la bonne tenue de son Etablissement. Consommation de thés, cafés, chocolats uniquement, propreté impeccable, fréquentation sélecte : que des blancs et de la meilleure société. Ici pas d’entraîneuse incitant des consommateurs à commander des boissons coûteuses. Pourtant, dans cette robe rouge gueulard, elle ne peut pas passer inaperçue. Elle ne porte pas de bijoux, non par manque d’argent mais par choix délibéré. Elle n’est pas là pour séduire. Elle se tient près d’un habitué. Il habite le quartier ; il aime finir ses soirées dans cet endroit tranquille, en charmante compagnie, on le comprend. La réalité est probablement différente, avec sa robe légère aux manches courtes laissant les bras nus, on l’imaginerait plutôt revenue d’une longue  promenade sur le port. De retour dans le quartier, elle serait passée chez Phillies où son amant l’attend, comme convenu. Cependant, une impression persiste ; on ne serait pas surpris qu’ils vivent ensemble. Ils seraient juste sortis acheter des cigarettes. Elle n’aura pas pris la peine de jeter un vêtement sur ses épaules, ni même pris un chapeau , laissant ses cheveux qu’elle avait déjà dénoués pour la nuit,  flotter derrière son dos. Ils devaient en avoir pour cinq minutes,  le temps d’avaler quand même une boisson chaude. Ils sont restés plusieurs heures. Elle s’est mise à discuter cinéma et théâtre avec Freddy qui s’est révélé être un passionné. L’événement fracassant est la sortie dans les salles new-yorkaises du premier film sonore dans lequel Greta Garbo a le premier rôle. Notre jolie Irlandaise rousse serait comédienne de métier, récemment débarquée de Dublin avec, dans sa valise,  les œuvres complètes d’Ibsen, encore inconnu de ce côté-ci de l’Atlantique mais célèbre en Europe. Elle viendrait chercher la gloire aux Etats-Unis. L’homme serait son amant et son impresario. Pour l’heure, elle désire avant tout réussir, et réussir, pour elle, c’est  monter sa pièce préférée, dans laquelle elle entend avoir le premier rôle : Nora, héroïne de la « La Maison de Poupée ». Dans le feu de la discussion, la jeune femme, appelons-la Mallory, se penche vers le barman, appuyée sur son coude gauche. Son bras droit pointé en avant souligne son discours et le jeune homme remarque ses mains fines aux ongles soignés et la minceur de son poignet. Il est troublé et le bac à vaisselle n’est plus qu’un alibi ; il en oublie de débarrasser les tasses depuis longtemps vides qui traînent sur la planchette. Il se demande quel âge elle peut bien avoir : plus de trente ans en tous cas, tout comme son compagnon. Freddy connaît tous les potins, toutes les rumeurs, et les mœurs de cette ville, c’est ce qui intéresse Mallory, nouvelle émigrante. Tout en parlant, elle a allongé son bras jusqu’à  frôler de sa main, celle de son compagnon, dont l’autre bras a disparu dans l’ombre, en-dessous, dans les profondeurs du comptoir. Cette main invisible, on peut imaginer qu’il l’a posée sur le genou de sa compagne. Peut-être a-t-il soulevé légèrement sa robe, agréablement surpris qu’elle ne porte pas de bas. Sa main s’attarde sur sa cuisse douce et chaude. Elle se fait complice, et l’intensité des sensations qu’ils éprouvent l’un et l’autre les cloue sur leur tabouret sans que leur maintien trahisse le secret de leur jeu érotique.  Mallory est ce genre d’actrice qui une fois descendue des planches et démaquillée, redevient une femme à tête froide. Ses émotions, elle les exprime au théâtre. Cependant, le manège n’a pas échappé à l’homme que l’on voit de dos. Il porte, lui aussi, un complet-veston et chapeau melon. Voyageur de commerce, de passage à Boston où il a une bonne clientèle, il peut se permettre de venir prendre ses repas dans un endroit huppé. Assis sur un des tabourets, en face du trio, il tient ses bras croisés, le corps à moitié dans l’ombre. Cela fait longtemps qu’il a dîné d’un œuf dur avec quelques tartines et avalé sa tasse de thé. Les salières et poivrières sont encore sur la table, ainsi que sa tasse vide. Même Freddy ne connaît pas son nom, pourtant il vient ici souvent. Il leur convient à tous les deux d’en rester au : »good evening Sir ». On ne voit pas son visage que l’on devine inexpressif. Ce soir, il est là, figé, obsédé par une lancinante interrogation :  « Est-ce qu’il la tripote ou pas ? ». La montée de sa libido accentue un insupportable sentiment d’inutilité et d’exclusion. Les autres ne lui ont pas une seule fois adressé la parole, ce qui l’aurait sans doute arraché à sa douloureuse obsession. Hypnotisé par sa propre souffrance, il triture dans son esprit malade une rancœur nauséabonde : personne, non, personne  n’a jamais cherché à savoir ce qu’il pense, ce dont il aurait envie vraiment. Même les putains, qui arpentent les quais et qu’il paie cher pourtant, n’ont jamais vraiment cherché à lui faire plaisir.  On l’imagine, à la fermeture, tandis que le couple regagnera leur hôtel en se tenant étroitement enlacé, tandis que freddy après avoir éteint les lumières montera l’escalier jusqu’à sa petite chambre sous les toits en emportant ses rêves, lui, le représentant de commerce, rentrera  à son hôtel où il retrouvera sa bouteille de cognac achetée en sous-main, ce qui l’aidera à dormir jusqu’au lendemain, encore une journée à venir, interminable et sans surprise, pareille en tous points à celle d’aujourd’hui.

 

 

- Les tableaux d'Edward Hopper "New York Movie" m'a inspiré un texte publié sur ce blog le 3/11/11

                                                   "Office in a small city" m'a inspiré un texte "Quelque chose en lui de Bartleby,

                                                    publié sur ce blog le 6/2/2013