Dans «La  Recherche », le narrateur/Proust évoque sa grand-mère maternelle, à qui il voue un amour tout particulier. Alors qu'il séjourne en sa compagnie dans une station balnéaire, il ne se préoccupe que de savoir si par chance une amie de celle-ci, très connue dans les milieux aristocratiques, viendrait s'asseoir à leur table , ce qui aurait pour effet d'influencer favorablement une jeune femme dont il désire attirer l'attention. La vieille Dame ne prête même pas attention aux habitués de l'Hôtel quel que soit leur rang social. De plus, dit le narrateur, « elle ne m'aurait même pas méprisé , elle ne m'aurait pas compris , si elle avait su que j'attachais de l'importance à l'opinion …..de gens dont elle ne remarquait même pas l'existence. «  

Une année après la mort de sa grande-mère, il vit une expérience bouleversante. « A peine eus-je touché le premier bouton de ma bottine, ma poitrine s'enfla, remplie d'une présence inconnue, divine , des sanglots me secouèrent, des larmes me ruisselèrent de mes yeux.......Je venais d'apercevoir ma grand-mère véritable que je retrouvais, dans un souvenir involontaire et complet, la réalité vivante »  Il ressent alors un manquement irréparable de ne pas l'avoir entourée de son affection, elle qui l'aimait d'un amour absolu, tout occupé qu'il était d'obsessions narcissiques 

Des expériences similaires surviennent dans l'ouvrage de Proust. Lors de l'expérience bien connue de la madeleine dans la tasse de thé, source de joie; dans la douleur lors du laçage de la bottine; plus tard, la sensation d'un pavé mal équarri lui donne confiance en sa vocation littéraire : "La félicité que je venais d’éprouver était bien en effet la même que celle que j’avais éprouvée en mangeant la madeleine et dont j’avais alors ajourné de rechercher les causes profondes."

Nous avons des souvenirs que nous pouvons raconter sans émotion particulière. Bien différent et plus rare est le surgissement spontané d'expériences accompagnées de douloureuses prises de conscience d'un passé sans retour. (le laçage de bottine) ,  souffrance insondable de ne pouvoir réparer les blessures infligées envers une personne aimée,  souvent bien inconsciemment, faute d'avoir mesuré, lorsqu'elle était vivante. combien notre affection était sincère et profonde. 

Un mot ouvrit les vannes d'une émotion douloureuse alors que je m'apprêtais à inclure des carottes dans mon menu.  Ma mère préparait quelque fois des « Tzimmes", un plat de carottes sucrées avec raisins secs et cannelle, selon une recette juive polonaise. Nous, les plus jeunes, refusions d'en manger, alors qu'elle mettait tant de soin dans sa préparation.  Ce faisant, c'était un monde disparu qu'elle faisait revivre, en même temps qu'elle tentait d'être pour nous une mère, alors que nous lui reprochions quelque fois d'en n'être pas une vraie.  En repoussant l'assiette, nous la rejetions. A ce moment précis, alors que de nombreuses décennies me séparent de mon enfance, ma mère m'apparut soudain dans sa triste réalité : empêchée d'exister dans les circonstances tragiques de son destin.

J'ai été témoin d'un moment différent mais également bouleversant de "temps retrouvé"'. Ma mère , sur son lit d'hôpital, ne me reconnaissait pas lorsque j'allais à son chevet. Elle restait inerte , sans expression, un visage de cire. Quelques jours avant sa mort, ma soeur aînée était aussi à son chevet. C'est alors qu'en l'espace d'une seconde, une bouffée de vie colora le visage de maman, un murmure sortit de ses lèvres, une lueur de complicité alluma son regard , en même temps que l'ombre d'un sourire. Pendant l'espace d'une seconde, elle venait de revivre un passé lointain, une époque où sa fille et elle-même étaient solidaires dans la détresse. Elle avait alors 33 ans et sa fille 10. Mon père était absent, engagé volontaire dans la légion, alors qu'en janvier 1940, ma mère accouchait de mon frère cadet,dans le complet désert d'une lointaine banlieue parisienne. Ma soeur avait pris la relève et prenait  soin de toute la maisonnée : la maman, le nouveau-né, une marmaille en bas-âge. Le "temps retrouvé' de ma mère sur son lit de mort portait sur la période entre 1940/1942 où mère et fille étaient unies dans la même énergie de volonté de survie. A l'adolescence, débuta une période d'hostilité sans fin .

Cette nuit, en rêve, J'ai vu sangloter ma soeur ainée. Dans la réalité , je l'ai vue sangloter pareillement alors que j'avais 10, elle 17. Je restais pétrifiée, incapable de m'approcher d'elle. Récemment, ele  m'a donné la raison de son désespoir. Mon père l'avait contrainte de quitter l'Ecole où elle préparait son C.A.P. de couture, une profonde humiliation de renoncer à son diplôme. Nous avons tous été marqués de cette manière. Notre père nous a tous massacrés un par un : piétiné nos talents, nié nos goûts pour l'étude, bloqué nos ambitions. Voilà ce qu'était notre père;