Edward Hopper disait à ses amis :"Quand je n'ai pas envie de peindre, je vais au cinéma une semaine ou plus. Je suis un vrai fan du cinéma." Le tableau "New York movie" témoigne de sa fascination pour les salles obscures en nous introduisant dans une des plus prestigieuses de New York. Il nous donne à voir un angle du parterre, jouxtant le hall d'accueil. 

Côté salle, un décor sompteux : bas-relief massif, lourdement sculpté , encastré dans un mur; une colonne dionysiaque de pampres pétrifiés et dorés, plantée sur un socle, se dresse jusqu'au plafond ; un rang de globes de verre couleur d'ambre, enchâssés dans d'énormes plafonniers, diffuse une lueur crépusculaire.

Côté accueil : le sol et l'escalier décorés d'un tapis aux motifs bleus à volutes. Une lourde tenture pourpre , retenue par deux embrasses torsadées, protège ce santuaires des bruits  de la rue. On franchit le seuil de ce lieu magique avec déférence, chuchotements et pas feutrés.

Adossée au mur, l'ouvreuse se tient debout, dans la lumière crue d'une applique à trois lampes. Profondément songeuse, les bras étroitement serrés contre son buste, sa main droite pâle et fine appuyée contre sa joue, la tête inclinée, trop lourde, comme sous le poids d'un drame intérieur. Grande, frêle, chevelure blonde tombant en rouleaux souples sur les épaule, Emmy (1) est une jeune femme très élégante. L'uniforme est founi par la Compagnie : pantalon bleu-marine, parfaitement ajusté au corps, souligné sur les côtés d'un galon rouge. Elle est à l'aise dans ses escarpins à lanières qui laissent ses pieds respirer. Ses petits pieds, elle en prend soin. Son rêve, faire une carrière de danseuse.Elle fréquente avec assiduité une célèbre Ecole de ballets. A vingt-six ans, elle travaille avec acharnement, ayant à rivaliser avec des concurrentes plus jeunes.

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Le film a commencé. On distingue un couple dans la pénombre, à l'extrémité du deuxième rang, bien calé dans de confortables fauteuils: l'homme, front dégarni, col blanc, veste sombre ; la femme en chapeau. Les sièges arrières sont vides. On donne "Les temps modernes" . Le film tourne dans les salles depuis trois ans. La Compagnie espérait plus d'affluence mais l'engoument du public pour Charlie Chaplin s'épuise; le parlant commence à supplanter le muet. Un nouveau genre est né qui fait courir les foules : les comédies muusicales. Ginger Roger et Fred Astaire enthousiasment les New Yorkais! On veut s'amuser, ne plus penser au travail dans les usines, aux logements insalubres et exigus.

La faible fréquentation de la séance n'est pas ce qui  préoccupe Emmy, bien qu'elle soit déprimée d'avoir à travailler chaque soir dans un environnement désuet. Un dilemme la tourmente. Son maître de danse lui offre un rôle dans un ballet en création. Il ne manque plus que sa signature en bas du contrat. Pourtant, elle ne peut pas se réjouir. Harry, son impresario et compagnon des bons et mauvais jours est malade et doit partir se soigner dans le Middle West. Ils vivent des heures d'angoisse à l'idée de se séparer. Plusieurs solutions sont envisagées au cours d'interminables discussions, mais rien n'est décidé.

Seul dans son compartiment Harry nourrit l'espoir qu'Emmy le rejoindra. Il rêve: ils se retrouveront, c'est sûr; dans six mois peut-être. Il refera son apparition dans le mond artistique  en pleine forme, une ébauche de comédie musicale dans ses carnets, avec Emmy comme vedette.

 

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(1) Emy apparaît dans une nouvelle de Scott Fitzgerald dans le recueil "un diamant gros comme le Ritz".  Ed.Pocket