J'ai fait sa connaissance pendant les vacances. Il était réceptionniste dans l'hôtel. Le matin, je me rendais au buffet, allais m'asseoir avec mon plateau dans une petite salle à manger presque toujours déserte que j'avais choisie pour être tranquille avec ma  chienne. Lui était occupé à l'accueil , assurait l'approvisionnement du buffet, inscrivait les réservations téléphoniques. Le lieu était de modestes dimensions ; je le croisais tous les jours.

 Dès les premiers échanges, le ton fut familier, enjoué. Nous parlions de tout, de mes promenades dans la ville, de nos lectures aussi : Proust , Dostoïevski, Irving Yallom. Il prenait le temps de se raconter. Quelque chose dans ma personne lui rappelait une aïeule  morte récemment dont il avait été tendrement aimé. Il avait assisté à ses derniers moments. Elle était pieuse; ensemble, ils discutaient religion. Il évoquait une période de son passé quand il était musicien.Il sortait de dix ans de psychanalyse et avait vocation de devenir lui-même psychanalyste. A 42 ans, Il allait entreprendre une formation dans une université de Rennes. La perspective de quitter Le Havre le rendait morose .

 Il se tissait entre nous une intimité profonde, secrète. Il posait sur moi un regard attentif, heureux toujours, fasciné quelquefois. La veille de son départ (du mien aussi) Il me proposa de le rejoindre dans le bureau de réception au rez-de-chaussée, silencieux et désert en début de soirée. Nous nous sommes assis de part et d'autre d'une grande table qui occupait la pièce. Il parlait , je l'écoutais. Il avait apporté sa guitare, jouait quelques notes. Seule sa grand-mère appréciait sa musique, disait-Il.

 Mon fils, qui avait fait sa connaissance, l'avait impliqué à mon insu dans une stratégie à propos de mon aniversaire pour me faire la surprise. Il devait inventer un prétexte pour que je me rende dans un restaurant précis à une date et une heure données. Lorsque j'arrivai à l'endroit désigné, toute ma famille m'attendait pour un somptueux repas. La fête fut un succès. De retour à l'hôtel, il se tenait  sur le seuil et rayonnait, heureux de  partager mon bonheur d'avoir été la reine du jour, ravi d'y avoir contribué. Une expérience amusante quasi familiale qui nous avait rapprochés davantage.

 L'idée que j'allais quitter l'hôtel le navrait. Il souhaita prolonger nos échanges par mail, envoya son adresse sur ma messagerie, et inscrivit ses coordonnées postales sur mon agenda pour recevoir les livres que je lui avais promis. Au moment de me quitter, à l'issue de cette dernière soirée, il s'est penché sur mon visage en disant « Je vous fais un bisou ».

Nous avons échangé quelques courriels, chacun dans son rôle, Lui, un homme jeune, chéri d'une grand-mère disparue; moi, une reviviscence de la défunte. Le ton était à la confidence et sonnait juste. Son écriture, d'une sensibilité bouleversante, me submergeait d'émotions; exaltée par des promesses qui ne laissaient pas de place au doute : « Savez-vous quand vous reviendrez au Havre? J’essaierai de me rendre disponible pour vous rencontrer à nouveau. » Je proposais des dates. Il se décida pour fin août.

C'est ainsi qu'il m'a embarquée dans une  « love Story » . Je fus ce qu'il attendait de moi. La sincérité qui ressortait de son écriture suscitait mon empathie. J'étais conquise, en proie à un exaltation au-delà du raisonable. J'imaginais une étreinte à la descente du train,  un élan généreux et fraternel, tel Esaï et Jacob dans un verset que je citai « Gen 33:4 Ésaü courut à sa rencontre; il l'embrassa, se jeta à son cou, et le baisa. Et ils pleurèrent. » 

 Le 15 juillet – extrait, de lui à moi

 « Soyez sûre que je vous donnerai des nouvelles en rentrant, début aout, .....Et croyez en ma plus profonde affection et en ma plus sincère bienveillance. Si je pouvais à l’instant vous prendre dans mes bras, je le ferais. »

 Puis, plus de nouvelles, plus jamais. 

 De moi à lui : « dans votre courrier du 15 juillet, Vous aviez prévu un rendez-vous les tout derniers jours d'août , ce que vous avez sans doute déjà oublié.  J''irais même jusqu'à imaginer, là, au moment même où je vous parle, que vous avez carrément tourné la page...Sans un adieu! »

 De moi à lui, dernier message :

 « Vous vous souvenez peut-être de moi . ........Vous aviez souhaité me revoir et même proposé une date. Vous n'avez pas donné suite, ce qui m'a amenée à me questionner  :  " Qu'y avait--il de vrai dans ce que vous m'avez donné à croire?"   A la lumière de ce que j'ai pu apprendre récemment à propos des comportements  bi-polaires, je comprends que je me suis fourvoyée... Bien à vous. »  

 Son psychanalyste lui avait conseillé une lecture : « La Parabole du Grand Inquisiteur «. J'ai retrouvé le texte dans le roman de Dostoievski, « Les frères Karamasov ». Je me plais à penser que les frères Ivan et Aliocha donnent la clé du comportement bi-polaire. Aliocha, un caractère noble, une âme innocente, Ivan le rationel qui se pousse en avant, tourné vers l'action.

Je crois aux  " Etats multiples de l'Etre"*. L'enchantement qui m'a été donné de vivre, en symbiose avec cet être merveilleux, fut l'expression authentique de son  intériorité, une parenthèse hors de toute normalité. Pour moi, un paradis perdu. Selon Lou Andréas-Salomé**  : « Nous sommes tous poètes plus que des êtres de raison. Ce que nous sommes au sens le plus profond, en tant que poètes, dépasse largement ce que nous sommes devenus...". 

Comme Lou, je ne suis pas vraiment être de raison, laissant une part de moi-même s'échapper vers l'irrationnel. Extrait d'un recueil de poèmes oubliés depuis 1972 dans un vieux journal intime, et publié récemment sous le titre "Jours insensés".

"Le fruit de l'hiver, amer et dur***

Tombé avant sa mort

Sur le sol martelé,

Roulé dans la poussière

Des routes insolites

Tente encore le chercheur

De destinés fugaces.

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(René Guénon 1932),

**Lire sur le blog :"Une femme remarquable" Lou Andréas-Salomé

***" , Poèmes de Marie Furcajg recueillis par  J.Serne (Raleigh U.S.A.) et publiés sous le titre "Jours insensés",