Szyja Furcajg était mon père 

papa

ma mère s'appelait Szajndla Szynbaum. J'ai un soeur et un frère ainés, une soeur et un frère cadets. De nos grand-parents Berek et Riwka, nous n'avons qu'une photo. Le peu que nous savons d'eux, nous le tenons de notre père. Les générations se succèdent et, souvent, ne connaissent pas leur origine.

 Enfants, mon frère de deux ans mon aîné me rouait de coups dès que j'ouvrais la bouche, à la suite de quoi il riait. Il faisait de ma vie un enfer. Adolescente, je contactai une assistance sociale pour être admise dans une Institution d'enfants en détresse, des Fondations financées par de riches donateurs juifs. Mon frère qui avait l'oreille de mon père l'a dissuadé de signer mon admission. Il voulait avoir son souffre-douleur à domicile. Pourquoi mon sort serait-il meilleur que le sien? Je n'étais pas la seule à me plaindre de ses agissements. Je n'étais pas loin de la  soixantaine lorsque je fus prise comme confidente semaine après semaine. Quant à mon frère, il se  considérait justifié par  « Les conditions dans lesquelles se déroulaient notre enfance » . C'est ce qu'il m'a dit.

 Mon père s'imaginait être bon chef de famille en décidant d'autorité de ce que devait être l'avenir de chacun de nous : retirés de l'Ecole dès 14 ans, nous devions travailler pour lui ou sinon être mis en apprentissage. Mon frère aîné peignait des lits-cages,

lit cagema soeur ainée, retirée d'autorité d'une Ecole professionelle de couture ravaudait les frusques déchirés que les américains revendaient à des chiffonniers avant de quitter le pays. Il connaissait un forain qui gagnait beaucoup d'argent en vendant des chaussettes, me disait-il. La cadette, en apprentissage chez un entrepreneur de prêt-à porter, s'étant coupé le doigt, fut renvoyée dans ses foyers. Il n'avait pas d'ambition pour le petit dernier qui fut livré à lui-même.

A sa retraite, Mon père a cèdé ses boutiques du Marché aux Puces à ses deux fils. Ils allaient les gérer à leur guise et empocher les recettes. Ce fut la pomme de discorde avec les soeurs privées de leurs droits. Riches, avec la bienveillance de notre père, ils nous traitaient avec mépris. Marié et installé dans un appartement moderne, il s'invitait à la maison pour inspecter ; il sapait mes initiatives pour améliorer le sort de ma mère, surveillait les revenus de mon père et conseillait ses placements, ne se souciant pas qu'il n'y ait pas de douche dans la maison.

 Quant il a été question de placer mon père dans une maison de retraite, lui et moi visitions ensemble les Etablissements aux alentours . « Pas trop près de chez nous, disait sa femme, qu'on ne le voit pas rapliquer ici ». Nous nous sommes décidés malgré tout pour un studio proche de son domicile. Nous y passions quotidiennement à tour de rôle. Lui, le matin, moi pour le repas de la mi-journée. Jai eu à souffrir de son avarice. Il entendait dépenser le minimum pour l'entretien de mon père, afin de préserver l'héritage. Comme je ne travaillais qu'à mi-temps, il a dû accepter mes conditions de rémunération mensuelle 250euros par mois.

 La dernière journée de la vie de mon père, j'étais là. A 18 heures, je me préparais à quitter le studio, c'est alors qu'il m'a regardée avec dans ses yeux une bienveillance que je ne connaissais pas et dit d'une voix douce : «  « tu pars... » ; une parole rare qui m'étreint le coeur quand j'y pense. Il est mort dans la nuit . Le lendemain, mon frère cadet qui n'était jamais venu au studio était le premier sur les lieux, farfouillant dans les papiers. Ce qu'il cherchait? Je l'ignore. Pas un regard pour mon père que le médecin, alerté au petit matin, avait allongé sur le lit. Nous avons contacté la Société des Pompes funèbres où mon père avait côtisé. Une place lui est réservé dans le caveau des Marchands de Paris, à Bagneux, comme ce fut le cas pour maman. Rendez-vous pris, il quitte les lieux sans un mot, me laissant seule pour l'enlèvement du corps. Le déménagement des affaires personnelles m'a pris toute la journée. L'aîné était parti visiter sa fille résidente à Tel-Aviv. Ma soeur cadette était passée la veille entre deux avions et poursuivait son circuit vers le Sud sans laisser de coordonnées, invitée pour un mariage à Perpignan. On m'a laissé la charge de vider son appartement Rue Lafayette et de me débrouiller pour le vendre.

 Dans les dernières années de sa vie, mon frère aîné recherchait ma compagnie. Profitant des moments où sa femme était occupée ailleurs, il venait me chercher avec un bouquet, des fleurs qu'il cultivait dans son jardin. Nous passions un moment assis sur une terrasse autour d'une tasse de café. Il se confiait. Son quotidien était vide de projets personnels. Après avoir vendu son magasin, il pensait se remettre à peindre Nous étions allés ensemble dans le rayon créativité avec l'idée d'acheter des pinceaux, des toiles et de la peinture. Il n'a rien acheté. Il n'avait pas de temps à lui; sa femme le mobilisait pour ses déplacements et les travaux en cuisine. Son amertume était extrême; il se plaignait de n'avoir pas d'autorité dans sa propre maison. Ses enfants, déjà adultes, avaient tous les droits, disait-il. Son magasin, ce fut sa vie,  son environnement, les « buffins » qui zonaient sous le pont de Saint-ouen devant leur étalage de chiffons,  ses fréquentations, la clientèle de passage. Ses ambitions : porter ses enfants au plus haut dans la Société. Il finança leur éducation sans compter. Il me tenait au courant de leurs succès avec enthousiasme. 

Notre frère nous a déconsidérées auprès de son épouse, nous les filles. Une famille de « Untermensch », en quelque sorte. Nous sommes devenus intéressants quand mes neveux ont appris fortuitement que chez les Furcajg les hommes étaient de la lignée des Cohen. Le portrait de notre grand-père Berek, le Rabbin, fut suspendu bien en vue dans leur maison; on s'extasiait de la ressemblance avec l'aîné des neveux, même front, même regard...Galvanisés, le Judaïsme rabbinique fut leur credo, jusqu'à vouloir s'y conformer au plus près.   

 Peu avant sa mort, ma soeur cadette était de passage à Paris, fort heureuseent , car il demandait à nous voir. Les tout derniers jours, son fils nous avait réunis dans un restaurant près de la Gare du Nord. C'est ce qu'il souhaitait. Nous sommes restés ensemble un bon moment à commander des consommations et parler de choses et d'autres. Son épouse , assise en face de lui se tenait droite et digne comme à son habitude. « Maintenant, dit-elle, en parlant de son mari, il sait reconnaître une symphonie de Beethoven » Je remarquai le regard de mon frère,  ironique, teintée de mépris. Mon frère cadet est resté assis parmi nous quelques minutes. Le reste du temps, il virvoltait dans tous les sens au tour de la table comme un frelon, dans une sorte de danse, avec la dernière copine en date, son smart-phone braqué sur notre groupe. A propos de cet exceptionnel après-midi, ma soeur et moi nous ne cessions pas de nous étonner comment la souffrance avait fait de notre frère, un autre homme.

Son cercueil fut embarqué sur le premier avion en partance pour Israel, c'est ce qu'a décidé son épouse et ses enfants.                                                                                            

epitaph

 Le talith de mon grand-père Berek servit de linceul. Une relique qui avait traversé les années de guerre et les déménagements sur lequel mon grand-père avait posé sa griffe.

 Mon frère disparu, mes neveux ont sonné le rappel pour nous inviter à resserrer les liens autour de la veuve. Ma soeur  et mon frère cadets se pressent autour de la tribu  comme des guêpes. Proche géographiquement de leur domicile, et soeur du défunt, j'étais personnellement visée. J'ai pris mes distances. Une brouille grave avec ma soeur cadette s'en est suivie. Ce fut le coup de grâce de mes relations avec cette partie de la branche Furcajg.

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* "Le bruit et la fureur" est le titre d'un roman de W.Faulkner