J'ai rencontré E dans une association où des jeunes gens viennois et étrangers se réunissaient pour échanger et faire connaissance. Il avait 23 ans, j'en avais 24.  Après deux ans passés en Autriche vint le moment pour moi de rentrer en France. E prit alors la décision de venir se fixer à Paris. 

 Après qu'il se fut acquitté du Service militaire et suite à notre mariage en juillet 1964, nous n'avions d'autres lieux où habiter que de nous établir provisoirement chez mes parents, ce qui fut pour E une énorme déception d'autant plus dommageable  pour notre couple qu'il  accueillit très mal la  naissance de notre enfant en janvier 1965. L'acquisition d'un appartement financé partiellement par mon père dans une commune proche de Paris n'améliora pas notre relation. E avait déjà pris ses distances. En 1972, un divorce mit fin à notre mariage. E disparut sans laisser d'adresse et sans s'acquitter des pensions alimentaires dûes à son fils.

Au cours de notre courte vie commune, E faisait mystère de tout ce qui le concernait,  passé et présent. Je souffrais de son mutisme, de ses absences, de son hostilité à mon égard. E ne travaillait pas et n'avait pas l'intention de travailler. Toujours indisponible pendant les vacances que je passais seule avec mon fils. Nous étions en 1968, il s'inscrivit à l'Université pour préparer une licence d'anglais et fréquentait les étudiants constestaires  dans le quartier latin.

Surprenante était son attitude revencharde à mon égard comme si je l'avais trompé sur la marchandise. Issu d'un milieu cultivé,  il ne s'attendait pas à ce que sa nouvelle famille soit les gens arriérés qu'étaient mes parents (concrètement issus des quartiers pouilleux de Varsovie) . De surcroît, lui faire un enfant était la pire des trahisons. Si ses parents avaient été de ce monde, lui, leur fils   n'aurait pas échoué dans cette maison et n'aurait pas été mon mari, me disait-il.

Ses funérailles se déroulèrent le 22 janvier 2019.  Son éloge funèbre fut prononcé par son fils, auquel participèrent également deux de ses petites filles. Deux mots sont ressortis de ces témoignages : Rivesalt et Peppy. E ne m'avait jamais parlé de Rivesalt, ni de l'ami Peppy. Pourtant, il se souvenait bien  de Rivesalt. Il y a eu cette coïncidence extraordinaire à Vienne d'une rencontre faite à l'âge du lycée avec un adolescent au cours de laquelle les deux jeunes gens firent la découverte qu'ils avaient tous deux été internés à Rivesalt**. Il s'agit de Peppy dont je ne savais rien bien qu'ils étaient restés en contact.

Ce que j'ai appris par bribes : son père se sentant traqué* l'avait confié à une femme, ignorant qu'elle était sans scrupules . Il lui avait remis des objets de valeur pour son entretien. J'appris par mon fils que cette femme avait gardé ces objets précieux jusqu'à une date récente où elle les a renvoyés à l'adresse de E. L'enfant  fut ensuite confié à une famille, les Bouillu, fermiers  de la Côte Saint André, un séjour de plusieurs années.  E gardait un excellent  souvenir de son séjour à la ferme. Nous leur avons rendu visite en famille; mon fils était du voyage. Récemment, E était encore en contact par téléphone avec une des filles, Paulette très âgée, installée à Grenoble*. J'ignore à quelle date E adolescent retrouve sa famille maternelle et rentre à Vienne pour reprendre ses études.  

 Ce que je sais aujourd'hui de Rivesalt, je l'ai lu dans le journal de Friedel Bohny - Reiter, infirmière déléguée du Secours Suisse, qui  a fait le récit au jour le jour des quelques mois passés dans le camp entre novembre 1941 et novembre 1942. Ce journal a été découvert, traduit et publié par l'historienne Michèle Fleury-Muller ( édit. Zoé poche- 1993). En 1942, le gouvernement de Vichy donna ordre à la Police française d'arrêter et de rassembler hommes, femmes et enfants juifs  dans le camp de Rivesalt, construit à la hâte et sans souci d'hygiène,  dans le but final de les expédier à partir d'août 1942 par wagons entiers vers les camps de la mort. 

 A partir de 1972, date de notre divorce,  je n'existait plus pour E. Que j'aie assisté à ses funérailles sans y être invitée a été perçu par mon fils comme une intrusion  dans une cérémonie organisée  à mon insu où je n'avais pas ma place.  Pourtant mon intuition me disait que je devais y être. A cette occasion, il fit de son père un éloge fervent  qui fut pour moi criant d'injustice.  

L'évènement appartient au passé et le climat entre mon fils et moi s'est apaisé. Je me soucie maintenant de rechercher les circonstances dans lesquelles E a perdu ses parents. Ses héritiers - sa troisième épouse et mon fils -  sont en possession d'une quantité considérable de documents et de photos qui pourraient  renseigner sur leur séjour en France et leur fin tragique. Je n'en connaitrai sans doute jamais le contenu. Je me suis informée ici et là .

Gertrude Kirsch. Viennoise d'origine.

 A partir de la fin du XIXe siècle, Vienne fut le creuset intellectuel et artistique de l’Europe. Les juifs y occupaient une place importante. De fait, la majorité des intellectuels viennois de l’époque était issue de la bourgeoisie et des classes moyennes juives assimilées. Les écrivains Stefan Zweig et Arthur Schnitzler, le compositeur Gustav Mahler sont les grandes figures de la «modernité viennoise», sans parler du père de la psychanalyse, Sigmund Freud, de l’écrivain Hugo von Hofmannsthal et bien d'autres encore. 

Gertrude Kirsch née Lowi le 26 mars 1914 à Vienne a fait des études de dentiste. Elle  quitte Vienne,  sa ville d'origne, bien avant l'annexion de l'Autriche. En 1938, elle habite Besançon avec son mari Siegried Kirsch. Le 21 octobre, elle donne naissance à un garçon,  E.  

Besançon

Le recensement de la population juive a été prévu par l’ordonnance du 27 juillet 1940. La « solution finale » s’incarne dans une trilogie : concentration, déportation, extermination. Le premier convoi part de Compiègne le 27 mars 1942. Au printemps 1942, l’étoile jaune devient obligatoire. On peut concevoir que la plupart des Juifs arrêtés en juillet 1942 ne peuvent pas deviner la réalité qui les attend. Mi-juillet, alors que les arrestations sèment la terreur dans la ville parmi les juifs et que chaque famille cherche à fuir ou à se cacher, Gertrude, déclarée couturière,  sort de chez elle 9 , rue Fort Begille pour chercher du travail. Elle est  arrêtée sur dénonciation* et expédiée dans le camp de transit de Pithiviers, un camp géré par l'administration française de Vichy aux ordres des nazis. Elle fait partie des 928 hommes, femmes et adolescents du convoi N°6  parti le 17 juillet 1942 pour Auschwitz. Trois nuits, deux jours enfermée dans un wagon, plus de soixante heures d'enfer.  C'est dans une édition de 1954 "Tragédie de la déportations" page 26- chapitre "A l'intérieur des trains" que sont décrites les circonstances des transports  "Nos étions dans ce wagon quatre-vingt-seize personnes, comprimés à ne pas pouvoir tous s'asseoir, Il y avait des malades et même des mourants". Gertrude est encore vivante à la descente du wagon. Internée dans le camp d'Auschwitz le 19 juillet, elle meurt le 22 juillet. Elle a  28ans. Un livre "Mémoires du convoi n°6"  publié en 2005 ( 380 pages Edit. "Le cherche midi"),  regroupe les témoignages des rescapés , et ceux des descendants. Le nom de Gertrude Kirsch n'y figure pas. 

 Siegfried Kirsch,  de Cracovie 

GERTRUD

 siegfriedQuand l'armée allemande occupe Cracovie la première semaine de septembre 1939, Siegfried Kirsch n'est déjà plus dans  sa ville natale . En 1938, il vit  à Besançon avec son épouse et son fils. En juillet 1942, Gertrude Kirsch est arrêtée. A partir de la disparition de son épouse, supposons qu'il quitte Besançon et tente de passer la ligne de démarcation. Trop tard. Le 26 août 1942 , les Préfectures reçoivent l'ordre d'arrêter les juifs étrangers pour les interner à Rivesalt, le camp où E est prisonnier.  Siegried fait libérer son fils.

 En mars 1944, Siegfried réside à Villerbanne 13, rue Francis de Pressensé. Avant cette date, il a échappé à une rafle de grande envergure au mois de février 1943 à Villerbanne. Elle est préparée et orchestrée par le Gouvernement de Vichy en réponse à une exigence des autorités allemandes qui réclament l’arrestation de 2000 Juifs étrangers en représailles d’un attentat perpétré à Paris le 13 février 1943. Il est arrêté 6 mois précédant la libération de la ville  le 2 septembre 1944 et est transféré au camp de transit de Drancy*** selon la fiche d'enregistrement datée du 3 mars 1944,  déporté dans le convoi n°69 , parti de la Gare de Bobigny le 7 mars 1944 en même temps que 1501 hommes, femmes et enfants,  il est gazé à Auschwitz  le 12 mars 1944. Il avait  quarante ans.  

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* Détails rapportés par mon fils.

**Nombreux enfants internés à Rivesalt en août et novembre 1942 échapperont aux transports vers Drancy, grâce à l'action  - quelquefois dans les limites de la "Légalité" des Autorités de Vichy- en particulier de la Croix rouge suisse, l'OS.   Paul Corazzi, Un résistant de la première heure, En juillet 1942, son rôle consiste  à désigner les personnes destinées à partir pour Drancy. Grâce à son action, il sauve plusieurs centaines d'enfants juifs de la mort. Il entre dans le groupe de résistance de Dorres en 1942 et fournit des renseignements au réseau britannique "Mithridate".

***D'août 1941 à août 1944, le camp d'internement de Drancy (banlieue parisienne) fut la plaque tournante de la déportation des juifs. Il fut pendant trois ans le principal lieu d'internement avant déportation depuis la gare du Bourget (1942-1943) puis la gare de Bobigny (1943-1944) vers les camps d'extermination nazis, principalement Auschwitz

 

 

 

 

 

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